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Une matrice peut-elle être « racine » de son propre polynôme caractéristique ? C’est exactement ce qu’affirme le théorème de Cayley-Hamilton, l’un des résultats les plus utiles de la réduction des endomorphismes. Il transforme le polynôme caractéristique en une relation polynomiale satisfaite par la matrice elle-même, ce qui ouvre la porte au calcul des puissances \(A^k\), à l’inversion d’une matrice et à la théorie du polynôme minimal. Dans cet article : l’énoncé exact, la fausse démonstration à éviter, deux preuves rigoureuses et les applications en exercices et en concours.

I. Énoncé du théorème et contexte

Avant tout énoncé, fixons les notations. Dans tout l’article, \(\mathbb{K}\) désigne le corps \(\mathbb{R}\) ou \(\mathbb{C}\), et \(A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K})\) une matrice carrée d’ordre \(n\). On note \(I_n\) la matrice identité.

A. Rappel : le polynôme caractéristique

Le théorème porte sur le polynôme caractéristique de \(A\). Rappelons sa définition.

Définition — Polynôme caractéristique

Le polynôme caractéristique de \(A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K})\) est le polynôme de degré \(n\) défini par

\(\chi_A(X) = \det\!\left(X I_n – A\right) \in \mathbb{K}[X].\)

C’est un polynôme unitaire : son coefficient dominant vaut \(1\). Ses racines dans \(\mathbb{C}\) sont exactement les valeurs propres de \(A\).

Attention à la convention : certains ouvrages posent \(\det(A – X I_n)\), qui vaut \((-1)^n \chi_A(X)\). Cela ne change ni les racines, ni l’énoncé de Cayley-Hamilton. Nous adoptons ici la convention unitaire \(\det(X I_n – A)\), la plus répandue en prépa.

B. L’énoncé de Cayley-Hamilton

L’idée centrale est qu’on peut « évaluer » un polynôme en une matrice : si \(P(X) = \sum_{k=0}^{d} a_k X^k\), on pose \(P(A) = \sum_{k=0}^{d} a_k A^k\), avec la convention \(A^0 = I_n\). C’est une matrice de \(\mathcal{M}_n(\mathbb{K})\).

Théorème de Cayley-Hamilton ⋆

Pour toute matrice \(A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K})\),

\(\chi_A(A) = 0_{\mathcal{M}_n(\mathbb{K})}.\)

Autrement dit, toute matrice annule son propre polynôme caractéristique. De manière équivalente, pour un endomorphisme \(u\) d’un espace vectoriel \(E\) de dimension finie, \(\chi_u(u) = 0_{\mathcal{L}(E)}\).

Concrètement, si \(\chi_A(X) = X^n + a_{n-1}X^{n-1} + \cdots + a_1 X + a_0\), le théorème affirme la relation matricielle

\(A^n + a_{n-1}A^{n-1} + \cdots + a_1 A + a_0 I_n = 0_n.\)

C’est une relation de dépendance linéaire entre les puissances \(I_n, A, A^2, \dots, A^n\) : la puissance \(A^n\) s’exprime à l’aide des puissances inférieures. Tout le pouvoir calculatoire du théorème vient de là.

C. Le cas fondamental \(n=2\)

Pour \(A \in \mathcal{M}_2(\mathbb{K})\), le polynôme caractéristique s’écrit explicitement

\(\chi_A(X) = X^2 – \mathrm{tr}(A)\,X + \det(A).\)

Cayley-Hamilton donne alors la relation à connaître par cœur :

Relation à mémoriser (n = 2) : pour toute matrice \(2 \times 2\),

\(A^2 – \mathrm{tr}(A)\,A + \det(A)\,I_2 = 0_2.\)

C’est l’outil le plus rentable en colle et au concours : il ramène instantanément \(A^2\) à une combinaison de \(A\) et \(I_2\).

Maintenant que l’énoncé est posé, la question naturelle est : pourquoi est-ce vrai ? Et surtout, pourquoi la « preuve évidente » est-elle fausse ?


II. La fausse démonstration (le piège à éviter absolument)

Tous les ans, des élèves « démontrent » Cayley-Hamilton en deux lignes — et perdent tous les points. Décortiquons l’erreur, car la comprendre est la meilleure façon de comprendre le théorème lui-même.

❌ La preuve fausse :

« Puisque \(\chi_A(X) = \det(X I_n – A)\), il suffit de remplacer \(X\) par \(A\) : \(\chi_A(A) = \det(A I_n – A) = \det(0_n) = 0\). »

Diagnostic : cette ligne mélange deux opérations totalement différentes.

  • L’expression \(\det(X I_n – A)\) est un déterminant d’une matrice à coefficients polynomiaux. Le résultat est un polynôme \(\chi_A(X) \in \mathbb{K}[X]\), donc un scalaire pour chaque valeur de \(X\).
  • L’expression \(\chi_A(A)\) est l’évaluation de ce polynôme en la matrice \(A\) : le résultat est une matrice de \(\mathcal{M}_n(\mathbb{K})\).

Écrire \(\det(A I_n – A)\) consiste à substituer la matrice \(A\) à l’intérieur du déterminant, ce qui n’a aucun sens : on remplacerait chaque coefficient scalaire \(X\) par toute une matrice \(A\), et le « déterminant » obtenu n’est ni un scalaire ni la matrice \(\chi_A(A)\). ✅ Correction : il faut d’abord calculer le polynôme \(\chi_A(X)\), puis y substituer la matrice. La démonstration correcte exige un vrai travail (section III).

La morale : substituer une matrice dans un polynôme et substituer une matrice dans un déterminant sont deux gestes incompatibles. Voyons maintenant comment démontrer rigoureusement le résultat.

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III. Démonstrations rigoureuses

Nous présentons deux preuves complémentaires : la preuve par la comatrice (algébrique, valable sur tout corps, exigible) et la preuve par trigonalisation (géométrique, très éclairante sur \(\mathbb{C}\)).

A. Démonstration par la comatrice ⋆

C’est la preuve de référence. Elle repose sur l’identité fondamentale de la comatrice (matrice complémentaire).

Rappel — Identité de la comatrice : pour toute matrice \(M \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K})\),

\(M \cdot {}^{t}\mathrm{com}(M) = \det(M)\, I_n.\)

Cette identité reste valable dans l’anneau \(\mathcal{M}_n(\mathbb{K}[X])\) des matrices à coefficients polynomiaux.

Étape 1 — Appliquer l’identité à \(M = X I_n – A\). On travaille dans \(\mathcal{M}_n(\mathbb{K}[X])\). Posons

\(N(X) = {}^{t}\mathrm{com}(X I_n – A).\)

L’identité de la comatrice donne

\((X I_n – A)\, N(X) = \det(X I_n – A)\, I_n = \chi_A(X)\, I_n. \qquad (\ast)\)

Étape 2 — Contrôler les degrés. Chaque coefficient de \(N(X)\) est, au signe près, un mineur d’ordre \(n-1\) de \(X I_n – A\) : c’est donc un polynôme de degré au plus \(n-1\). On peut alors écrire \(N(X)\) comme un « polynôme à coefficients matriciels » :

\(N(X) = \sum_{k=0}^{n-1} X^k\, N_k, \qquad N_k \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K}).\)

Étape 3 — Identifier les coefficients. Écrivons \(\chi_A(X) = \sum_{k=0}^{n} a_k X^k\) avec \(a_n = 1\). En développant le membre de gauche de \((\ast)\) :

\((X I_n – A)\,N(X) = \sum_{k=0}^{n-1} X^{k+1} N_k – \sum_{k=0}^{n-1} X^k\, A N_k.\)

En identifiant terme à terme avec \(\sum_{k=0}^{n} a_k X^k I_n\), on obtient le système :

Identification des coefficients selon la puissance de X
Puissance Relation
\(X^0\) \(-A N_0 = a_0 I_n\)
\(X^k\ (1 \le k \le n-1)\) \(N_{k-1} – A N_k = a_k I_n\)
\(X^n\) \(N_{n-1} = a_n I_n = I_n\)

Étape 4 — Multiplier par \(A^k\) et sommer (le télescopage). Multiplions chaque relation \(a_k I_n = \dots\) à gauche par \(A^k\), puis sommons sur \(k\) de \(0\) à \(n\). Le membre de gauche redonne précisément \(\chi_A(A)\) :

\(\chi_A(A) = \sum_{k=0}^{n} a_k A^k = -A N_0 + \sum_{k=1}^{n-1} \left(A^k N_{k-1} – A^{k+1} N_k\right) + A^n N_{n-1}.\)

La somme centrale se télescope :

\(\sum_{k=1}^{n-1} A^k N_{k-1} = A N_0 + A^2 N_1 + \cdots + A^{n-1}N_{n-2},\) \(\sum_{k=1}^{n-1} A^{k+1} N_k = A^2 N_1 + A^3 N_2 + \cdots + A^{n} N_{n-1}.\)

La différence vaut donc \(A N_0 – A^n N_{n-1}\). En reportant :

\(\chi_A(A) = -A N_0 + \big(A N_0 – A^n N_{n-1}\big) + A^n N_{n-1} = 0_n.\)

Tout s’annule. On a démontré \(\chi_A(A) = 0\). ∎

Erreur classique dans cette preuve : vouloir « remplacer \(X\) par \(A\) » directement dans l’égalité \((\ast)\). Impossible : \(X\) commute avec tout, mais \(A\) ne commute pas a priori avec les \(N_k\). C’est justement pourquoi on passe par l’identification des coefficients matriciels et la multiplication contrôlée par \(A^k\) à gauche.

B. Démonstration par trigonalisation (sur ℂ)

Cette seconde preuve, plus géométrique, met en lumière le rôle des valeurs propres. On la mène d’abord sur \(\mathbb{C}\), où toute matrice est trigonalisable.

Soit \(A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{C})\). Il existe \(P \in \mathrm{GL}_n(\mathbb{C})\) telle que \(T = P^{-1} A P\) soit triangulaire supérieure, de coefficients diagonaux \(\lambda_1, \dots, \lambda_n\) (les valeurs propres comptées avec multiplicité). Alors

\(\chi_A(X) = \chi_T(X) = \prod_{i=1}^{n} (X – \lambda_i).\)

Notons \((e_1, \dots, e_n)\) la base canonique de \(\mathbb{C}^n\) et \(F_k = \mathrm{Vect}(e_1, \dots, e_k)\), avec \(F_0 = \{0\}\). La triangularité signifie que \(T(e_k) \in F_k\) pour tout \(k\), avec une composante \(\lambda_k\) sur \(e_k\). On en déduit le lemme clé :

\((T – \lambda_k I_n)\,(F_k) \subset F_{k-1}.\)

Comme les facteurs \((T – \lambda_i I_n)\) sont des polynômes en \(T\), ils commutent entre eux. On peut donc montrer par récurrence sur \(k\) que

\((T – \lambda_1 I_n)(T – \lambda_2 I_n)\cdots(T – \lambda_k I_n)\,(F_k) \subset F_0 = \{0\}.\)

Pour \(k = n\), cela donne \(\chi_T(T) = \prod_{i=1}^n (T – \lambda_i I_n) = 0\) sur \(F_n = \mathbb{C}^n\) tout entier, donc \(\chi_T(T) = 0_n\). Enfin

\(\chi_A(A) = \chi_A(P T P^{-1}) = P\,\chi_A(T)\,P^{-1} = P\,\chi_T(T)\,P^{-1} = 0_n.\)

Et sur \(\mathbb{R}\) ? Une matrice réelle est aussi une matrice complexe. On lui applique le résultat sur \(\mathbb{C}\) : \(\chi_A(A) = 0\) dans \(\mathcal{M}_n(\mathbb{C})\). Mais \(\chi_A(A)\) est à coefficients réels (les \(a_k\) et \(A\) le sont), donc l’égalité avec \(0\) vaut aussi dans \(\mathcal{M}_n(\mathbb{R})\). La preuve par comatrice, elle, fonctionne directement sur tout corps.

Schéma logique de la réduction : le polynôme minimal divise le polynôme caractéristique, qui annule la matrice A

Une troisième approche, plus rapide, consiste à invoquer la densité des matrices diagonalisables dans \(\mathcal{M}_n(\mathbb{C})\) : Cayley-Hamilton est évident pour une matrice diagonalisable (chaque \((A – \lambda_i I)\) annule l’espace propre correspondant), et l’application \(A \mapsto \chi_A(A)\) est continue, donc nulle partout par densité. Élégante, mais réservée à \(\mathbb{C}\). Voyons à présent comment exploiter le théorème.


IV. Méthode et applications

Cayley-Hamilton n’est pas qu’un beau théorème : c’est un outil de calcul. Voici les trois usages incontournables.

A. Lien avec le polynôme minimal

Le théorème fournit immédiatement un polynôme annulateur de \(A\), à savoir \(\chi_A\). Or le polynôme minimal \(\mu_A\) est, par définition, le polynôme unitaire de plus petit degré qui annule \(A\), et il divise tout polynôme annulateur. On en déduit :

Corollaire — Le minimal divise le caractéristique

Pour toute matrice \(A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K})\),

\(\mu_A \mid \chi_A.\)

En particulier \(\deg \mu_A \le n\). De plus, \(\mu_A\) et \(\chi_A\) ont les mêmes racines (les valeurs propres), seules leurs multiplicités diffèrent.

C’est ce corollaire qui rend opérationnel le critère de diagonalisabilité : une matrice est diagonalisable si et seulement si son polynôme minimal est scindé à racines simples.

B. Calcul de l’inverse

Si \(A\) est inversible, Cayley-Hamilton donne une expression de \(A^{-1}\) comme polynôme en \(A\). Partons de

\(A^n + a_{n-1}A^{n-1} + \cdots + a_1 A + a_0 I_n = 0_n.\)

Le terme constant vaut \(a_0 = \chi_A(0) = \det(-A) = (-1)^n \det(A)\). Si \(A\) est inversible, \(\det(A) \ne 0\) donc \(a_0 \ne 0\). En isolant et en factorisant par \(A\) :

\(A\left(A^{n-1} + a_{n-1}A^{n-2} + \cdots + a_1 I_n\right) = -a_0 I_n,\) \(A^{-1} = -\displaystyle\frac{1}{a_0}\left(A^{n-1} + a_{n-1}A^{n-2} + \cdots + a_1 I_n\right).\)

Réciproquement, on retrouve un critère d’inversibilité : \(A\) est inversible si et seulement si \(0\) n’est pas racine de \(\chi_A\), c’est-à-dire \(a_0 \ne 0\).

C. Calcul des puissances \(A^m\)

C’est l’application reine en concours. L’idée : faire la division euclidienne de \(X^m\) par \(\chi_A\).

Méthode — Calculer \(A^m\) avec Cayley-Hamilton (en 4 étapes)

  1. Calculer \(\chi_A(X)\), de degré \(n\).
  2. Effectuer la division euclidienne \(X^m = Q(X)\,\chi_A(X) + R(X)\) avec \(\deg R \lt n\).
  3. Comme \(\chi_A(A) = 0\), on a \(A^m = R(A)\).
  4. Déterminer les coefficients de \(R\) en évaluant la relation \(X^m = Q\chi_A + R\) aux racines de \(\chi_A\) (en tenant compte des dérivées si une racine est multiple).

Exemple résolu 🟠 : soit \(A\) telle que \(\chi_A(X) = X^2 – 3X + 2 = (X-1)(X-2)\). Calculons \(A^m\) pour \(m \ge 1\).

On cherche \(R(X) = \alpha X + \beta\) tel que \(X^m \equiv R(X) \pmod{\chi_A}\). En évaluant aux racines \(1\) et \(2\) :

\(\begin{cases} \alpha + \beta = 1^m = 1 \\ 2\alpha + \beta = 2^m \end{cases}\)

D’où \(\alpha = 2^m – 1\) et \(\beta = 2 – 2^m\). Comme \(A^m = R(A) = \alpha A + \beta I_2\) :

\(A^m = (2^m – 1)\,A + (2 – 2^m)\,I_2.\)

Vérification (\(m=1\)) : \((2-1)A + (2-2)I_2 = A\) ✓.

Ces trois usages — minimal, inverse, puissances — couvrent l’essentiel des questions de concours qui mobilisent Cayley-Hamilton. Mettons-les en pratique.

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V. Exercices corrigés

Les exercices sont classés par difficulté croissante. Cherche-les avant de consulter la correction.

Exercice 1 — Vérification directe ★ 🟠

Soit \(A = \begin{pmatrix} 1 & 2 \\ 3 & 2 \end{pmatrix}\). Calculer \(\chi_A\) et vérifier que \(\chi_A(A) = 0_2\).

Corrigé de l'exercice 1

\(\mathrm{tr}(A) = 3\) et \(\det(A) = 1\cdot 2 – 2 \cdot 3 = -4\), donc

\(\chi_A(X) = X^2 – 3X – 4.\)

On calcule \(A^2 = \begin{pmatrix} 7 & 6 \\ 9 & 10 \end{pmatrix}\). Alors

\(A^2 – 3A – 4 I_2 = \begin{pmatrix} 7 & 6 \\ 9 & 10 \end{pmatrix} – \begin{pmatrix} 3 & 6 \\ 9 & 6 \end{pmatrix} – \begin{pmatrix} 4 & 0 \\ 0 & 4 \end{pmatrix} = 0_2.\) ✓


Exercice 2 — Inverse par Cayley-Hamilton ★★ 🟠

Soit \(A = \begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 1 \end{pmatrix}\). Exprimer \(A^{-1}\) à l’aide de \(A\) et \(I_2\).

Corrigé de l'exercice 2

\(\mathrm{tr}(A) = 3\), \(\det(A) = 1\), donc \(\chi_A(X) = X^2 – 3X + 1\) et

\(A^2 – 3A + I_2 = 0_2 \;\Longrightarrow\; I_2 = 3A – A^2 = A(3I_2 – A).\)

Ainsi \(A^{-1} = 3 I_2 – A = \begin{pmatrix} 1 & -1 \\ -1 & 2 \end{pmatrix}\). On vérifie \(A A^{-1} = I_2\) ✓.


Exercice 3 — Puissances en dimension 3 ★★★ 🟠

Soit \(A \in \mathcal{M}_3(\mathbb{R})\) telle que \(\chi_A(X) = (X-1)^2(X-2)\). Déterminer \(A^m\) sous la forme \(\alpha A^2 + \beta A + \gamma I_3\).

Corrigé de l'exercice 3

On cherche le reste \(R(X) = \alpha X^2 + \beta X + \gamma\) de la division de \(X^m\) par \(\chi_A\). Comme \(1\) est racine double, on impose trois conditions : \(R(1) = 1\), \(R^\prime(1) = m\) (dérivée de \(X^m\) en \(1\)) et \(R(2) = 2^m\).

\(\begin{cases} \alpha + \beta + \gamma = 1 \\ 2\alpha + \beta = m \\ 4\alpha + 2\beta + \gamma = 2^m \end{cases}\)

En soustrayant la première de la troisième : \(3\alpha + \beta = 2^m – 1\). Avec \(2\alpha + \beta = m\), on obtient \(\alpha = 2^m – 1 – m\), puis \(\beta = m – 2\alpha = 3m + 2 – 2^{m+1}\) et \(\gamma = 1 – \alpha – \beta = 2^m – 2m\).

D’où \(A^m = (2^m – 1 – m)\,A^2 + (3m + 2 – 2^{m+1})\,A + (2^m – 2m)\,I_3\).

Contrôle (\(m=1\)) : \(\alpha = 0\), \(\beta = 1\), \(\gamma = 0\), soit \(A^1 = A\) ✓.


Exercice 4 — Raisonnement : matrice nilpotente ★★★ 🔴

Soit \(A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{C})\) nilpotente, c’est-à-dire \(A^p = 0\) pour un certain \(p \ge 1\). Démontrer que \(\chi_A(X) = X^n\) et en déduire que \(A^n = 0\).

Corrigé de l'exercice 4

Soit \(\lambda\) une valeur propre de \(A\), de vecteur propre \(x \ne 0\) : \(Ax = \lambda x\). Alors \(A^p x = \lambda^p x = 0\), donc \(\lambda^p = 0\), d’où \(\lambda = 0\). La seule valeur propre est \(0\). Comme on est sur \(\mathbb{C}\), \(\chi_A\) est scindé et ne possède que la racine \(0\) (avec multiplicité \(n\)) :

\(\chi_A(X) = X^n.\)

Cayley-Hamilton donne alors \(\chi_A(A) = A^n = 0_n\). Conclusion remarquable : une matrice nilpotente de taille \(n\) vérifie toujours \(A^n = 0\), quel que soit l’indice de nilpotence \(p\) de départ. ∎

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VI. Erreurs fréquentes et pièges classiques

Au-delà de la fausse démonstration déjà disséquée, voici les pièges qui coûtent des points.

Piège 1 — Confondre minimal et caractéristique. Cayley-Hamilton dit \(\chi_A(A)=0\), pas que \(\chi_A\) est le plus petit polynôme annulateur. Exemple : \(A = I_n\) a pour caractéristique \((X-1)^n\) mais pour minimal \(X-1\). Toujours distinguer \(\mu_A \mid \chi_A\).

Piège 2 — Oublier le terme constant lors du calcul de \(A^{-1}\). L’expression de \(A^{-1}\) n’est valide que si \(a_0 = \chi_A(0) \ne 0\). Vérifie d’abord que \(A\) est inversible (i.e. \(0\) n’est pas valeur propre).

Piège 3 — Évaluer le reste sans tenir compte des multiplicités. Pour calculer \(A^m\) quand \(\chi_A\) a une racine multiple, deux équations \(R(\lambda)=\lambda^m\) ne suffisent pas : il faut aussi dériver, \(R^\prime(\lambda) = m\lambda^{m-1}\), etc. (autant de conditions que la multiplicité). C’est l’erreur de l’exercice 3 si on l’oublie.

Maîtriser ces pièges, c’est déjà sécuriser sa copie. Reste à savoir ce que le correcteur attend exactement.


VII. Rédaction concours : ce que le correcteur attend

Cayley-Hamilton est un théorème du cours : tu as le droit de l’invoquer sans le redémontrer, sauf si l’énoncé demande explicitement la démonstration (sujets d’oral type X-ENS, développements d’agrégation).

  • Citation correcte. Écris : « D’après le théorème de Cayley-Hamilton, \(\chi_A(A) = 0\) ». Nomme le théorème — un correcteur valorise la culture mathématique.
  • Ne jamais produire la fausse preuve. Si l’énoncé demande la démonstration et que tu écris \(\det(A-A)=0\), c’est la note minimale assurée sur la question. Mieux vaut poser proprement l’identité de la comatrice.
  • Justifier l’inversibilité avant d’inverser. Quand tu utilises Cayley-Hamilton pour exprimer \(A^{-1}\), précise toujours « \(A\) inversible car \(\det A \ne 0\) » (ou « \(0\) n’est pas valeur propre »).
  • Soigner la transition minimal/caractéristique. Pour conclure à la diagonalisabilité, énonce clairement : « \(\mu_A\) divise \(\chi_A\) par Cayley-Hamilton, et \(\mu_A\) est scindé à racines simples, donc \(A\) est diagonalisable ».

Le réflexe gagnant en colle : dès qu’on te demande \(A^m\), \(A^{-1}\) comme polynôme en \(A\), ou de borner \(\deg \mu_A\), pense « Cayley-Hamilton ». C’est souvent l’argument attendu en une ligne.

Pour situer le théorème parmi les autres résultats de réduction, voici une synthèse comparative.

Les trois polynômes de la réduction
Polynôme Définition Degré Annule A ?
Caractéristique \(\chi_A\) \(\det(XI_n – A)\) exactement \(n\) Oui (Cayley-Hamilton)
Minimal \(\mu_A\) annulateur unitaire de degré minimal \(\le n\) Oui (par définition)
Annulateur quelconque \(P\) tel que \(P(A)=0\) multiple de \(\deg \mu_A\) Oui

VIII. Questions fréquentes

Que dit le théorème de Cayley-Hamilton en une phrase ?

Toute matrice carrée annule son propre polynôme caractéristique : si \(\chi_A(X) = \det(XI_n – A)\), alors \(\chi_A(A) = 0\). Cela fournit une relation entre les puissances de \(A\), avec de nombreuses applications (calcul de \(A^m\), de \(A^{-1}\), étude du polynôme minimal).

Pourquoi ne peut-on pas écrire χ_A(A) = det(A − A) = 0 ?

Parce que \(\det(XI_n – A)\) est un déterminant qui produit un polynôme scalaire, alors que \(\chi_A(A)\) est l’évaluation de ce polynôme en une matrice. Substituer \(A\) à l’intérieur du déterminant n’a pas de sens : on ne remplace pas le scalaire \(X\) par une matrice ligne par ligne. Il faut d’abord calculer le polynôme, puis y injecter la matrice.

Quelle est la différence entre polynôme caractéristique et polynôme minimal ?

Le polynôme caractéristique \(\chi_A\) a toujours pour degré \(n\). Le polynôme minimal \(\mu_A\) est le polynôme annulateur unitaire de plus petit degré ; il divise \(\chi_A\) (conséquence de Cayley-Hamilton) et peut être strictement plus petit. Tous deux ont les mêmes racines (les valeurs propres), mais des multiplicités différentes. Pour la diagonalisabilité, c’est le minimal qui compte.

Cayley-Hamilton permet-il de diagonaliser une matrice ?

Pas directement, mais il est l’argument clé : il garantit que \(\mu_A \mid \chi_A\), donc que le minimal est de degré \(\le n\). On conclut ensuite : \(A\) est diagonalisable si et seulement si \(\mu_A\) est scindé à racines simples. Le théorème borne les recherches mais ne donne pas la base de vecteurs propres.

Le théorème est-il valable sur n'importe quel corps ?

Oui. La démonstration par la comatrice fonctionne sur tout corps commutatif (et même sur tout anneau commutatif), car elle n’utilise que l’identité \(M\cdot {}^{t}\mathrm{com}(M) = \det(M)I_n\). La preuve par trigonalisation, elle, suppose le corps algébriquement clos (typiquement \(\mathbb{C}\)), puis on redescend sur \(\mathbb{R}\) par inclusion.

À quoi sert concrètement Cayley-Hamilton dans un problème ?

Trois usages reviennent sans cesse : exprimer \(A^{-1}\) comme polynôme en \(A\), calculer \(A^m\) via la division euclidienne de \(X^m\) par \(\chi_A\), et majorer le degré du polynôme minimal pour étudier la réduction. C’est un théorème de boîte à outils, à dégainer dès qu’on manipule des puissances ou l’inverse d’une matrice.


IX. Pour aller plus loin

Tu maîtrises désormais l’énoncé, les preuves et les applications de Cayley-Hamilton. Pour consolider la réduction, poursuis avec :

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